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Le cimetière des poupées



de  Mazarine Pingeot



Editions Julliard



J'avais mis des bottes, j'étais sûre d'avoir du succès, elles étaient si chères. Je ne t'ai pas parlé de la dépense, tu m'aurais fait des reproches, c'est sûr. Mais je pensais que vu le prix, on les remarquerait. Il y avait une femme, avec un chapeau, un chapeau, comment dire, ni rond ni carré, un chapeau de détective, le même, presque le même que ma mère gardait en souvenir de mon père. C'est tout ce qu'il lui a laissé, il l'a abandonné, dans une pièce quelconque, il l'a oublié là, avant de claquer la porte une bonne fois pour toutes, devant ce ventre infâme que je déformais.
Tout le monde n'avait d'yeux que pour elle, parce qu'elle était belle je crois, mais je ne pouvais m'empêcher de penser que c'était à cause du chapeau. Alors mes bottes, bien sûr. D'une certaine manière ça aurait pu me rassurer, tu ne les as pas remarquées toi non plus, ces bottes hors de prix, peut-être les aurais-tu trouvées jolies, sans poser de questions, parce que après tout elles ressemblent à des bottes, celles que je portais il y a dix ans déjà, depuis c'est revenu à la mode, mais est-ce que tu te soucies des modes, est-ce que tu te soucies de la manière dont je m'habille, est-ce que tu regardes jamais mes pieds. Son chapeau, oui, parce qu'elle l'a sur la tête, et que quoi qu'on en dise, c'est toujours le visage qu'on regarde en premier.
J'avais encore raté mon entrée dans cette salle, mais comment deviner que ce serait notre dernière soirée ? Tu te tenais à mes côtés, et je les voyais, toutes ces femmes, femelles, artistes, présidentes de société ou assistantes, des élégantes. Tu n’aimais pas l'élégance, le luxe, l'ostentation, et j'avais réussi à me rendre invisible, comme tu trouvais qu'il seyait à une femme. Pourtant j'avais remarqué que tu les observais ces femmes habillées avec soin, que tu leur souriais et même que tu leur plaisais. J'aimais que tu les approches, les séduises, combien tu étais brillant alors, combien j'étais fière de toi, de tes mots, de ton esprit, de l'humour que tu déployais, toi qui n'avais pas tant l'occasion de faire rire, parce que je suis sérieuse, trop sérieuse, et si j'ai pensé un moment que cela te plaisait, je soupçonnais aussi que tu m'aurais peut-être préférée éblouissante. À défaut, tu te délectais de leur compagnie, à ces femmes du monde, et je n'en prenais pas ombrage, j'aurais fait comme toi à ta place, je les trouvais intéressantes moi aussi, je les admirais, et je t'admirais de te faire admirer d'elles. Au fond de moi je me disais, c'est mon mari qui vous plaît ainsi, vous voyez comme il peut se montrer amusant, intelligent, léger, vous voyez ce qu'on voit rarement, ce qu'il montre seulement quand il est d'humeur heureuse, ce qu'il montre aux autres, pour se défendre, pour nous défendre, pour opposer au monde les murailles de notre foyer, l'intimité si précieuse et jamais exposée, parce que sans doute à tes yeux, elle était précieuse. Et ces rares fois où tu te montrais enjoué, j'en étais secrètement ravie. Je voulais faire durer ces soirées où le vin te rendait à toi-même, à cette gaieté qui te caractérisait lorsqu'on s'est rencontrés. Ça me soulageait oui, de m'assurer que je ne t'avais pas rendu définitivement à la tristesse, que tu étais capable, devant moi, de puiser dans tes réserves et montrer la face merveilleuse qui m'avait tant séduite. Même si je connais ton autre face, celle que tu me réserves parce qu'il n'y a qu'en moi que tu aies confiance, et qu'en moi s'épuisent tes colères. Je ne t'en veux pas, ne t'en ai jamais voulu, tes colères, c'est mon trésor, ton don à moi seule parce que tu me connais, et qu'aucun masque n'est utile en ma compagnie, que tu me laisses prendre sur moi tes détresses, sachant que jamais je ne te trahirais, sachant que ma main maternelle finira par se poser sur ton front. Et que tu pourras, parfois, pleurer contre mon épaule, en t'excusant. Alors que tu sais bien que tu n'as pas besoin de t'excuser, que ma patience n'a pas de limites, ni mon amour, que je n'ai pas à pardonner tes peines, qu'elles me pèsent parce qu'elles te font mal, mais c'est tout. J'aurais pu te soigner si je n'avais pas été aussi stupide, aussi maladroite, si je n'avais pas été aussi égoïste. Mais on ne se refait pas, n'est-ce pas, je suis née égoïste, on me l'a assez fait comprendre. Je pensais qu'avec toi j'aurais pu me guérir, qu'à force de ne penser qu'à toi en essayant d'oublier mon importante petite personne, j'aurais pu me débarrasser de cette inflation de l'ego que ma mère m'a si souvent reprochée. Oui, déjà petite, je ne pensais pas suffisamment à elle, oh j'avais l'impression bien sûr, de ne vivre que pour et par elle, mais je me rends bien compte que ça ne suffisait pas, qu'en réalité il n'y avait que moi, moi et encore moi, que je ne réagissais jamais comme elle le souhaitait, et que c'était faire fi de sa sensibilité. Monstre d'égoïsme, elle me qualifiait ainsi. Vous en parliez parfois ensemble. Monstre d'égoïsme, si elle avait su combien elle avait raison. Mais comment se débarrasse-t-on de cette monstruosité, dis-moi ? N'ai-je pas essayé toute ma vie de me défaire de moi-même et de ces pulsions qui retournaient toutes à moi, à mon plaisir, à mon sentiment, parfois même à mes colères ? J'ai su faire taire les colères, j'ai su faire taire le plaisir, j'ai su n'être qu'amour. Mais c'était bien peu de chose par rapport à ce que j'aurais dû te donner. En étais-je seulement capable, quand on naît égoïste, on ne devient pas sainte, quels que soient les efforts, et ai-je vraiment fait des efforts ? Parfois, tu me remerciais, et mon cœur se brisait, incapable d'éprouver une telle bouffée de reconnaissance, tu me remerciais d'un dîner réussi, de l'éducation de tes enfants, d'être là. Souvent, c'était après une promotion ou une réussite professionnelles. Mais je n'étais déjà plus habituée aux compliments, et égoïste encore, je ne savais pas les recevoir. Je te reprenais, t'empêchais t'en dire plus, j'avais honte que tu puisses me remercier de ce qui t'était dû, de ce que je ne faisais que par devoir, non par talent. J'avais honte que tu puisses me dire des mots tendres, de cette imposture, de mon imposture, qui te faisait croire, ces rares moments, que je n'étais pas celle que tu connaissais, que j'étais une femme tout à fait bien, une bonne mère, quelqu'un de respectable. Et je préférais sans doute tes insultes parce qu'elles disaient ta souffrance, à tes compliments parce qu'ils révélaient une erreur, qu'ils parlaient d'une autre personne qui n'était pas moi, d'une personne que tu aurais sans doute aimée si elle avait existé. Jamais je ne me sentais plus exclue que lors de ces heures clémentes où tes mots étaient doux à mon endroit, et ce qui me faisait les supporter, c'est que je savais que plus tard, le lendemain, ou le soir même, nous reviendrions à notre vie normale, et que je paierais les jolies choses que j'avais injustement endossées. Et si cela n'arrivait pas, je me pinçais jusqu'au sang, pour te rendre justice.

 

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