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Ce que le jour doit à la nuit
de Yasmina Khadra
Editions Julliard
Mon père avait hésité avant d’entrer dans l’officine. Fier et embarrassé, il tourna longtemps autour du pot avant d’en venir à la raison de sa visite : il avait besoin d’argent… Mon oncle porta aussitôt la main à son tiroir-caisse, comme s’il s’y attendait, et en sortit un large billet de banque. Mon père fixa la coupure d’un air tourmenté. Mon oncle comprit que son frère ne tendrait pas la main. Il contourna le comptoir et lui mit l’argent dans la poche. Mon père était pétrifié, la nuque basse. Sa voix était tassée, sourde, à peine audible quand il dit « merci ». Mon oncle retourna derrière son comptoir. On voyait bien qu’il avait quelque chose sur le cœur, mais il n’osait pas crever l’abcès. Son regard n’arrêtait pas de jauger celui de mon père et ses doigts blancs et propres tambourinaient nerveusement sur la planche. Après avoir pesé consciencieusement le pour et le contre, il prit son courage à deux mains et dit : – Je sais que c’est dur, Issa. Mais je sais que tu pourrais t’en sortir… si tu me laissais t’aider un peu. – Je te rembourserai jusqu’au dernier sou, promit mon père. – Il ne s’agit pas de ça, Issa. Tu me rembourseras quand tu voudras. Si ça ne tenait qu’à moi, tu n’as même pas besoin de le faire. Je suis prêt à t’avancer plus. Ça ne me pose aucun problème. Je suis ton frère, disponible à n’importe quel moment et pour n’importe quoi… Je ne sais pas comment te le dire, ajouta-t-il en se raclant la gorge… J’ai toujours eu beaucoup de difficultés à discuter avec toi. J’ai peur de t’offenser alors que j’essaye seulement d’être ton frère. Mais il est temps d’apprendre à écouter, Issa. Il n’y a pas de mal à écouter. La vie est un apprentissage permanent ; plus on croit savoir, moins on sait tant les choses changent, et avec elles les mentalités. – Je me débrouillerai… – Je n’en doute pas, Issa. Pas une seconde. Sauf que les bonnes volontés exigent les moyens de leur détermination. Croire dur comme fer ne suffit pas. – Qu’essayes-tu d’insinuer, Mahi ? Mon oncle se pétrit les doigts avec une extrême nervosité. Il chercha ses mots, les tourna et les retourna dans son esprit puis, après une forte inspiration, il dit : – Tu as une femme et deux enfants. C’est encombrant pour un homme démuni. Ça te lie les poignets, te rogne les ailes. – C’est ma famille. – Moi aussi, je suis ta famille. – Ce n’est pas la même chose. – C’est la même chose, Issa. Ton fils est mon neveu. Il est de mon sang. Confie-le-moi. Tu sais très bien qu’il n’arrivera pas à grand-chose dans ton sillage. Que comptes-tu en faire ? Un porte faix, un cireur, un montreur d’ânes ? Il faut regarder la réalité en face. Avec toi, il n’ira nulle part. Ce garçon a besoin de fréquenter l’école, d’apprendre à lire et à écrire, de grandir correctement. Je sais, les petits Arabes ne sont pas faits pour les études. Ils sont plutôt destinés aux champs et aux troupeaux. Mais moi, je peux l’envoyer à l’école et en faire un homme instruit… Je t’en supplie, ne le prends pas mal. Réfléchis juste une minute. Ce garçon n’a aucun avenir, avec toi. Mon père médita longuement les propos de son frère, les yeux baissés et les mâchoires soudées. Quand il releva la tête, il n’avait plus de visage ; un masque blafard s’était substitué à ses traits. Il dit, la mort dans l’âme : – Décidément, tu ne comprendras jamais rien, mon frère. – Tu as tort de réagir de la sorte, Issa. – Tais-toi… S’il te plaît, n’en rajoute pas… Je n’ai pas ton savoir, et je le regrette. Mais si le savoir consiste à rabaisser les autres au ras du sol, je n’en veux pas. Mon oncle tenta de dire quelque chose ; mon père le freina d’une main ferme. Il sortit le billet de banque de sa poche et le posa sur le comptoir.
– Je ne veux pas de ton argent, non plus. Sur ce, il me saisit par le bras avec une hargne telle qu’il faillit me déboîter l’épaule et me poussa dans la rue. Mon oncle tenta de nous rattraper ; il n’osa pas nous rejoindre et resta planté devant sa boutique, certain que la faute qu’il venait de commettre ne serait jamais, jamais pardonnée.
Mon père ne marchait pas, il déboulait tel un rocher sur le flanc d’une colline. Je ne lui avais pas connu d’accès de colère semblable. Il était à deux doigts d’imploser. Son visage tressautait de tics ; ses yeux cherchaient à faire rentrer le monde sous terre. Il ne disait rien, et son silence en ébullition ajoutait à son allure une tension qui me faisait craindre le pire. Quand nous fûmes loin, il me plaqua contre un mur et plongea son regard dément dans mes yeux apeurés ; une décharge de chevrotine ne m’aurait pas secoué de la tête aux pieds avec une brutalité pareille. – Tu crois que je suis un moins-que-rien ? me dit-il, la gorge torsadée. Tu crois que j’ai mis au monde un gosse pour le voir crever à petit feu ?... Eh bien, tu te trompes. Et ton faux jeton d’oncle se trompe. Et le sort qui croit m’avilir se fout le doigt dans l’œil jusqu’au coude… Tu sais pourquoi ?... Parce que j’ai peut-être rendu le tablier, mais je n’ai pas rendu l’âme. Je suis encore vivant, et je pète le feu. J’ai une santé de fer, des bras à soulever les montagnes et une fierté à toute épreuve. Ses doigts s’enfonçaient dans mes épaules, me faisaient mal. Il ne s’en rendait pas compte. Ses yeux roulaient dans sa figure comme des billes chauffées à blanc. – C’est vrai, je n’ai pas été foutu de sauver nos terres, mais, souviens-toi, j’en ai fait pousser du blé !... Ce qui est arrivé ensuite, ce n’était pas ma faute. Les prières et les efforts s’émiettent souvent contre la cupidité des hommes. J’ai été naïf. Je ne le suis plus, maintenant. Plus personne ne me frappera dans le dos… Je repars à zéro. Mais je repars averti. Je vais bosser comme aucun nègre n’a bossé, tenir tête jusqu’aux sortilèges, et tu verras, de tes propres yeux, combien ton père est digne. Je vais nous sortir du trou qui nous a ingurgités, je m’en vais lui faire cracher le morceau, je te le jure. Est-ce que tu me crois, toi, au moins ? – Oui, papa. – Regarde-moi bien dans les yeux et dis-moi que tu me crois. Ce n’étaient plus des yeux qu’il avait, mais deux poches de larmes et de sang qui menaçaient de nous engloutir tous les deux. – Regarde-moi ! Sa main s’empara violemment de mon menton et m’obligea à relever la tête. – Tu ne me crois pas, c’est ça ? J’avais un énorme caillot dans la gorge. Je ne pouvais ni parler ni soutenir son regard. C’était sa main qui me tenait debout. Soudain, son autre main s’abattit sur ma joue. – Tu ne dis rien parce que tu penses que je divague. Espèce de sale morveux ! Tu n’as pas le droit de douter de moi, tu entends ? Personne n’a le droit de douter de moi. Si ton fumier d’oncle ne donne pas cher de ma peau, c’est parce qu’il n’en vaut guère plus. C’était la première fois qu’il levait la main sur moi. Je ne comprenais plus, ignorais où j’avais fauté, pourquoi il s’acharnait sur moi. J’avais honte de le mettre en rogne, et peur qu’il me reniât, lui qui comptait plus que tout au monde à mes yeux. Mon père leva encore la main. La laissa suspendue dans le vide. Ses doigts vibraient. Ses paupières turgescentes défiguraient son visage. Il poussa un râle de bête blessée, m’attira contre sa poitrine en sanglotant, et me serra contre lui, si fort et si longtemps que je me sentis mourir.
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